Le journalisme aide à y voir clair

Retraite

La surabondance d’informations alimente la confusion. Martina Fehr dirige le MAZ, célèbre institut de journalisme et de communication à Lucerne. Elle explique en quoi le journalisme de qualité compte plus que jamais.

Portrait von Martina Fehr

Madame Fehr, vous travaillez dans le journalisme depuis des années. Lisez-vous encore le journal?

(rires) Bien sûr – c’est une routine, comme le brossage de dents. Un journal est un superbe produit: les contenus sont hiérarchisés, rien que la mise en page montre ce qui est important. Les journaux traitent toutes sortes de sujets. On apprend toujours quelque chose, et on le retient mieux qu’avec une lecture en ligne. Les pages ont un bruissement apaisant, et je peux en arracher à lire plus tard.

Les rédactions suppriment des postes les unes après les autres. Est-ce aussi la perte définitive de savoirs spécialisés?

Oui, en partie. Les rédactions comptent de moins en moins d’experts en un domaine. D’où l’importance accrue des revues spécialisées, qui vulgarisent des thèmes complexes. En revanche, les tâches des autres journalistes sont devenues plus variées et plus exigeantes.

Les formations en journalisme attirent-elles encore?

Avant, nous avions environ deux fois plus de diplômés qu’aujourd’hui. Ce qui est positif, c’est que les élèves ont une vision plus claire de leur rôle. Ils sont plus déterminés et consciencieux dans le travail. Nous les trouvons plus critiques, persévérants et curieux. C’est essentiel de l’être, car le journalisme de qualité compte plus que jamais.

Qu’est-ce qui distingue le journalisme de qualité des autres contenus?

Il repose sur des principes contraignants: recherche méticuleuse, transparence des sources, séparation des faits et opinions, et responsabilité vis-à-vis du public. Il ne s’agit pas de publier au plus vite, de faire le plus de tapage, mais d’informer de manière fiable et compréhensible. Le journalisme de qualité présente diverses perspectives, en exposant les arguments pour et contre. Une formation solide permet de maîtriser ce savoir-faire.

Pourquoi ce journalisme est-il de plus en plus important?

La numérisation a massivement augmenté la quantité d’informations, et ce n’est pas près de s’arrêter. Les contenus non vérifiés servant des intérêts particuliers se multiplient à toute vitesse. Dans la lutte contre la manipulation, le journalisme de qualité est plus que jamais nécessaire pour endiguer le flot de fake news: le journalisme sérieux contextualise, analyse les faits et en explique les ressorts. Il reste ainsi la condition sine qua non à la formation d’une opinion éclairée dans une société démocratique.

Quel rôle jouent les réseaux sociaux et l’intelligence artificielle (IA)?

Beaucoup de réseaux sociaux favorisent les contenus qui génèrent le plus de réactions possible. Les algorithmes créent ainsi des bulles de filtres occultant tout le reste – et de nombreux utilisateurs se retrouvent enfermés dans leur univers. L’IA peut simplifier bien des choses, mais c’est un outil, pas une source fiable. Elle ne peut pas remplacer les médias sérieux! Pour que le journalisme de qualité perdure, il a besoin d’un public ayant l’esprit critique, qui soit prêt à payer pour des informations factuelles.

À SON SUJET

Martina Fehr dirige le MAZ, plus grande école de journalisme en Suisse. Elle est au conseil de fondation du Conseil suisse de la presse et est membre du comité directeur de la Conférence de rédactrices et rédacteurs en chef. Martina Fehr a étudié l’histoire, les médias et la littérature anglaise.